SLAM

En raison des particularités liées au cycle de vie de l’agrile du frêne, il n’existe actuellement aucun moyen efficace pour éradiquer ce ravageur (USDA-APHIS, 2013). Ainsi, en attendant les avancées scientifiques en ce sens, la meilleure stratégie à adopter consiste à contrôler et ralentir la progression de cet insecte. C’est dans cette perspective que la stratégie SLow Ash Mortality (SLAM) mise au point aux États-Unis a été élaborée. En résumé, l’approche SLAM tente de ralentir la croissance et la dispersion du front d’invasion de l’agrile en s’attaquant aux populations satellites (ou isolées), particulièrement celles retrouvées près des zones urbaines et distantes des foyers d’infestation primaires (voir Figure 1). Du point de vue biologique, cette méthode est bien fondée : en s’attaquant aux populations les plus jeunes de l’insecte, on maximise les chances de succès. En effet, ces jeunes populations doivent souvent surmonter différents problèmes à ce stade de développement, dont le nombre d’individus pionniers au nouveau site d’infestation (ex. moins ils sont et plus ce sera difficile d’établir une population soutenable en raison de la difficulté à trouver un partenaire sexuel et des problèmes de consanguinité, entre autres)(Liebhold & Tobin, 2008). En ciblant cette faiblesse, les gestionnaires de territoire peuvent donc sauver ou à tout le moins retarder la nécessité de mettre de l’avant des sommes importantes pour gérer les coûts associés à l’arrivée massive du ravageur. En visant principalement les foyers d’infestation, cette méthode prévient la dispersion de l’insecte sur le territoire et en périphérie de ces foyers.

Cette façon de faire est donc en quelque sorte aussi une approche altruiste : « je règle le problème chez moi et j’évite qu’il aille chez toi ». En outre, au lieu d’abattre massivement les frênes de façon préventive ou en raison de la présence de l’insecte comme il est souvent observé, cette approche suggère de privilégier le traitement des arbres. En effet, abattre les arbres et les remplacer par d’autres essences règle le problème localement, mais ne réduit pas la dispersion radiale de l’insecte : il se déplacera simplement ailleurs pour dénicher des frênes (Mercader et al., 2011). Le traitement des frênes est un des outils permettant de réduire leur dispersion (l’autre étant l’utilisation d’arbres-pièges) : étant donné la préservation des frênes au site d’infestation, l’agrile aura toujours sa nourriture sur le site et ne sera donc pas portée à s’éloigner même si une bonne proportion des frênes sont traités. En plus de réduire sa dispersion, l’insecticide fera effet localement en réduisant son abondance, et donc ses dommages potentiels. En effet, l’insecticide rendra stérile l’insecte qui s’est nourri de feuilles d’un arbre traité et ne permettra pas le développement des œufs pondus sur les arbres protégés. Ainsi, même si 100 % des frênes ne sont pas traités immédiatement après la détection de l’insecte, l’effet de réduction des populations demeure important. L’approche SLAM est donc très prometteuse : elle minimise les effets de l’insecte localement et prévient sa dispersion aux zones non-infestées.

 

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Figure 1. La dispersion stratifiée de l’agrile du frêne et l’approche SLAM. En éliminant les foyers satellites (représentés par des cercles), la vitesse d’avancée du foyer d’infestation principale est réduite. Soulignons que les foyers satellites peuvent souvent être engendrés par le transport de bois infesté.

L’approche SLAM traditionnelle

Afin d’appliquer efficacement cette stratégie, il importe que les nouvelles populations satellites soient détectées rapidement. Cette approche est celle utilisée entre autres par la Ville de Montréal : les nouveaux sites d’infestation de l’agrile sont contrôlés en ciblant exclusivement les frênes aux pourtours des pièges collants ou arbres dont la présence du ravageur est confirmée. Cette manière de faire s’appuie sur le fait que l’origine et l’étendue du problème sont connus.  Deux conditions essentielles doivent alors être réunies pour que l’approche soit couronnée de succès. Il faut d’abord avoir une bonne connaissance de son territoire et des ressources en frênes qu’il contient (voir Inventaire). Cet exercice permettra de localiser les zones à risques (forte densité de frênes) et d’estimer les futures dépenses relatives à l’implantation de la stratégie SLAM. Finalement, il faut un programme de dépistage suffisamment efficace pour permettre de détecter la présence du ravageur de façon précoce, car le succès des outils de contrôle déployés par la suite sera plus grand si l’infestation n’en est qu’à ses débuts.

L’approche traditionnelle SLAM a comme caractéristique principale que la présence de l’envahisseur est traitée par foyer d’infestation, c’est-à-dire par zone d’intervention. En effet, lorsque la présence de l’agrile du frêne est détectée, un périmètre d’intervention circulaire est tracé autour de ce point afin d’y mener différentes activités de dépistage et de contrôle du ravageur. Si l’insecte est détecté à un stade peu avancé de l’infestation, il sera plus facile de confiner celui-ci à l’intérieur de la zone d’intervention et ainsi protéger les frênes situés à l’extérieur. Afin d’augmenter l’efficacité de la campagne de dépistage, il est important de faire appel à un mélange de différents outils (inspection visuelle, pièges attractifs et écorçage de branches). Il est enfin conseillé d’utiliser ces outils à l’intérieur et aux extrémités de la zone d’intervention afin de s’assurer de l’efficacité des mesures de contrôle entreprises et de détecter tout débordement du ravageur en dehors de la zone établie (SLAM, 2010).

L’application du SLAM se traduit par l’utilisation de deux outils principaux de contrôle du ravageur, soit le traitement des frênes au bioinsecticide dans un premier temps et l’abattage stratégique des frênes trop infestés ou endommagés pour être traités. Concrètement, pour que la stratégie soit pleinement efficace, il faut d’abord arriver à détecter l’insecte au plus tard quatre ans après le début de l’infestation, soit au moment où les signes et symptômes de l’infestation commencent à apparaître sur le frêne. Puis, à partir du centre du foyer d’infestation, il s’agit de traiter à chaque année une proportion constante de tous les frênes retrouvés dans la zone d’intervention. La grandeur du périmètre est déterminée en fonction du nombre de ravageurs estimé dans le foyer d’infestation et de la quantité de frênes retrouvée autour de celui-ci. Dans le cas où la quantité d’agriles estimée est grande et que la densité de frênes autour du foyer d’infestation est faible, le périmètre d’intervention sera plus grand. Dans cette dernière situation, la compétition entre les adultes pour la nourriture et les sites de reproduction sera plus grande, ce qui forcera inévitablement le ravageur à se disperser plus rapidement à partir du foyer d’infestation. Au contraire, si le nombre de ravageurs est faible et que la densité de frêne est élevée, la dispersion de l’agrile devrait être limitée.

L’abattage stratégique de certains frênes dans la zone d’intervention demeure nécessaire dans le cas où ceux-ci sont trop endommagés par le ravageur pour être traités ou encore s’ils sont trop jeunes ou en mauvaise santé. Pour ce qui est des frênes gravement infestés par l’insecte, il est impératif que ceux-ci soient abattus avant le printemps suivant, de façon à éviter l’émergence de la prochaine génération d’agrile présente à l’état larvaire sous l’écorce. En ce qui concerne les frênes ne satisfaisant pas aux critères de traitement établis (trop jeunes ou endommagés), il peut être intéressant d’anneler ceux-ci avant de les abattre. L’annélation est une technique consistant à endommager volontairement un arbre afin d’attirer le ravageur à sélectionner celui-ci pour se reproduire et abattre celui-ci l’année suivante, ce qui contribuent à réduire considérablement la prochaine génération de ravageurs émergeant l’année suivante.

Avantages économiques du SLAM

Cette stratégie de gestion de l’agrile par foyer d’infestation comporte plusieurs avantages économiques. En effet, selon l’étude de McCullough & Mercader (2012), le traitement d’un maximum de frênes selon l’approche décrite ci-dessus coûte significativement moins cher qu’une stratégie visant seulement à abattre les frênes lorsqu’ils sont infestés par l’agrile. Il est à noter que dans cette étude, les avantages économiques calculés ne prennent pas en compte les biens et services écologiques que procurent ces arbres. Le traitement d’un frêne mature permet de conserver ces services écologiques. De plus, un avantage non-négligeable de cette approche du point de vue de la gestion d’un budget municipal est la régularisation des dépenses : au lieu d’engendrer des dépenses intensives sur une période de plusieurs années, celles-ci sont étalées de façon plus constante dans le temps (Figure 2).

Pour mieux anticiper les dépenses liées à l’application de cette approche sur votre territoire et pour comparer cette stratégie avec d’autres approches, veuillez utiliser l’outil proposé par l’Université Purdue. Lisez aussi notre section sur l’estimation des coûts!

Raffinement de l’approche SLAM

Bien évidemment, cibler correctement les zones d’infestation initiales pour la mise en œuvre de différents traitements contre l’agrile est risqué étant donné la difficulté à détecter les arbres à faibles densités d’agrile. Encore selon McCullough & Mercader (2012), traiter de façon aléatoire les arbres sur le territoire complet pourrait amener de meilleurs résultats après 10 ans comparativement à avoir privilégié la zone d’infestation initiale. Les avancées scientifiques des années futures aideront très certainement à privilégier une approche encore plus performante face à cet envahisseur, mais pour le moment l’approche traditionnelle semble être encore la plus populaire.

Pour une description plus en détails de la SLAM et des autres facettes de la gestion de l’agrile du frêne, veuillez-vous référer au mémoire de maîtrise d’Alexandre Ouellet.

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Figure 2. Comparaison économique de différentes approches de gestion des frênes en milieu urbain sur un horizon de 10 ans en fonction de l’âge du foyer d’infestation (tiré de McCullough & Mercader (2012) avec leur permission).

 

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